Le terme de méritocratie conserve un prestige immense parce qu’il promet une justification morale des écarts : si les résultats sont dus au mérite, alors les inégalités peuvent être tolérées. Mais cette promesse n’a de sens qu’à une condition très exigeante : il faut que les individus aient d’abord disposé de conditions de départ suffisamment comparables pour que leurs résultats puissent être imputés à leurs choix, à leur travail ou à leur lucidité.
Or l’héritage fait exactement l’inverse. Il introduit dans la compétition sociale une masse de ressources qui ne doivent rien à l’effort de celui qui les reçoit. Il ne s’agit pas seulement d’argent. L’héritage patrimonial protège du risque, permet d’attendre, finance les études longues, rend possibles les stages peu rémunérés, donne accès à de meilleurs quartiers, à de meilleures écoles, à de meilleurs réseaux et à une plus grande tolérance à l’échec.
Le mérite suppose un point de départ défendable
Dire qu’un adulte mérite ce qu’il obtient revient à dire qu’il pouvait raisonnablement être tenu pour auteur de sa trajectoire1. Mais quand un individu reçoit dès l’enfance un patrimoine économique, culturel et symbolique très supérieur à celui des autres, l’écart final ne peut plus être lu comme un simple effet du mérite. Il résulte aussi d’une avance héritée.
La méritocratie n’exige pas seulement des règles de concours identiques ; elle exige des conditions d’entrée suffisamment égalisées pour que ces règles ne soient pas une façade. C’est la raison pour laquelle la critique de l’héritage ne relève pas d’un ressentiment fiscal mais d’une exigence de cohérence normative.
La famille transmet des capitaux avant même la succession
L’héritage légal au moment du décès n’est que la partie visible du problème. Le vrai mécanisme est plus large : la famille transmet, dès l’enfance, des capitaux économiques, culturels, sociaux et affectifs qui orientent les destins2. La succession patrimoniale vient ensuite consolider des avantages déjà accumulés.
Autrement dit, l’héritage n’est pas un accident terminal du parcours. Il est le verrou final d’un système de reproduction commencé bien plus tôt. Tant qu’il subsiste, l’idéologie du mérite sert surtout à légitimer des positions acquises sous protection familiale.
Ce que l’héritage fausse concrètement
Trois effets doivent être distingués.
- Il déforme la prise de risque. Celui qui sait qu’il retombera sur un patrimoine n’affronte pas le monde avec la même exposition que celui qui peut tout perdre.
- Il allonge la durée de l’avantage. Un capital transmis peut financer les études, l’installation, l’immobilier, puis les propres enfants du bénéficiaire.
- Il transforme l’échec en incident supportable. Là où certains revers brisent une trajectoire, d’autres ne font que retarder un plan.
Dans ces conditions, la compétition sociale ne mesure jamais seulement le travail ou le talent. Elle mesure une combinaison de dispositions acquises et de garanties héritées.
L’abolition de l’héritage n’est pas une hostilité à la liberté adulte
On objecte souvent que supprimer l’héritage privé reviendrait à punir les parents ou à nier la liberté de transmettre. Cette objection confond deux moments. Le projet défendu ici n’implique pas de gouverner toute la vie adulte ; il consiste à neutraliser les transmissions qui faussent le départ des générations suivantes.
Une fois les individus devenus adultes, la liberté de choix doit être maximale. Mais cette liberté n’a de sens moral que si elle s’exerce après une formation et une égalisation initiale sérieuses. Sans cela, on demande aux moins dotés de jouer une partie déjà écrite.
La conséquence politique
Si l’on veut sauver le mot même de mérite, il faut sortir de la religion de l’héritage. Cela implique de nationaliser les transmissions patrimoniales majeures, de financer un capital-jeune commun et de refonder l’éducation de manière à réduire l’emprise décisive du milieu familial.
Le but n’est pas l’égalitarisme sans reste. Le but est plus exigeant : rendre enfin défendable l’idée qu’une part des résultats puisse être imputée aux personnes elles-mêmes.
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